Le chapeau de Kafka : Maîtriser son art

Publié le par Maxime Jobin

Livre québécois
Auteur
: Patrice Martin
Note : 8.5/10
Éditeur : XYZ
Parution : 2008
Nombre de pages : 133 pages

Présentation de l'auteur

Né en 1963, en Montérégie, Patrice Martin détient une maîtrise en sciences politiques de l’Université d’Ottawa. Coauteur de l’essai La culture de la dette, en 1994, et lauréat du concours « Tout nouveau tout show » à titre d’auteur-compositeur-interprète, en 1997, il est maintenant conseiller municipal à la ville de Gatineau. Ayant été tour à tour fonctionnaire et politicien, Patrice Martin a souvent croisé Kafka dans  son milieu de travail. Celui-ci lui a inspiré l’étonnante histoire de P., un employé de bureau modèle. Modèle ? Au début du roman, tout au moins. [XYZ Éditeur]


Commentaire

Tout commence par un chapeau. P., qui a du mal à se rappeler le nom de l’illustre propriétaire du dit couvre-chef, se voit proposer par son patron – fortement, disons-le – la mission de le récupérer suite à son achat aux enchères. Voila la chance, selon P., de monter dans les échelons de l’entreprise et d’ainsi réussir sa vie. Qu’y a-t-il, en effet, de plus facile que d’aller quérir un chapeau? En fait, P., s’il était toujours dans la possibilité de vous répondre, vous présenterait probablement une liste d’au moins dix actions qui soient moins périlleuses que cette dernière tâche. Car, pour y arriver, il devra faire une analyse statistique poussée concernant la vitesse de deux ascenseurs  et leur probabilité respective de l’amener à l’étage 19 en un temps minimal. Or, le choix éclairé qu’il croira prendre suite à cette étude le mènera, après être resté coincé dans la boite d’ascenseur pendant de longues minutes, vers une salle haute et large remplie de valises et, éventuellement, vers un cadavre dans un sac de sport - fait plutôt éloigné du but initial qu’était l’obtention du chapeau. Vous êtes surpris? Et bien lui aussi l’a été : ce n’était pourtant pas inscrit dans la procédure d’acquisition du chapeau. Dans les chapitres qui suivront ses péripéties, d’autres personnages entreront en scène, dans des décors autres, mais qui finiront tous par se fondre en un seul : la rencontre de la créature, du créateur et du lecteur.

Aux premiers abords, les premiers mots, les premières phrases : froides. Les premiers paragraphes : ardus. L’impression de lire un manuel de mathématiques ou encore d’assister à un cours sur l’art d’écrire les procédures donne rapidement envie de tout abandonner. Ce serait pourtant une erreur monumentale. Lentement s’insinue un plaisir qu’on ne saurait expliquer. Il nous semble que l’on touche à quelque chose, sans pouvoir le nommer. Puis l’on comprend. Ce non-sens et ce personnage, P., proviennent d’une seule et même source : l’absurde.

Le chapeau de Kafka, littérature de l’absurde, vraiment? Il suffit de lire cet extrait concernant Calvino, un auteur, qui est amené dans le texte avec le plus grand sérieux du monde, pour s’en convaincre : « Si j’avais à évaluer les pertes annuelles en [livres de] Calvino, je m’en remettrais à des méthodes de collecte de données reconnues, non pas à des anecdotes personnelles. Par exemple, il faudrait déterminer, dans un premier temps, combien de Calvino sont en circulation de par le monde. […] Deuxièmement, il serait utile de répartir ces Calvino par pays ou, selon le cas, par composante régionale, et de calculer le taux de croissance de son œuvre. […]  Ces données pourraient ensuite être comparées aux rapports des différents postes de police, ces derniers représentant ni plus ni moins la liste officielle des pertes de Calvino enregistrées annuellement. Une telle étude, selon moi, permettrait non seulement de donner l’heure juste en ce qui a trait aux pertes réelles de Calvino, mais pourrait éventuellement mener à l’adoption de mesures législatives ayant pour but de mettre un terme à une situation devenue inacceptable.» Dès lors que l’on fait la lecture en ayant conscience de la présence de ce type d’écriture dans le roman, notre vision de celui-ci change complètement. Ce n’est plus une histoire sans intérêt, mais une source intarissable d’humour et d’ironie. Surtout lorsque la chose est aussi bien maîtrisée.

Toutefois, le talent de Patrice Martin ne réside pas seulement dans cette capacité qu’il a de flirter avec l’absurde. L’auteur mérite également une mention d’excellence en ce qui a trait à la construction de la trame narrative de son roman. Il faut l’avoir lu pour comprendre comment il arrive à prendre trois histoires qui sembleront totalement bigarrées au lecteur pour les emboîter en une finale des plus spectaculaires.  Impossible d’appréhender une telle fin lorsque l’auteur est un aussi fabuleux virtuose du temps et de l’espace. « Ces trois hommes n’ont jamais voyagé entre New York et Montréal dans une même voiture. […][Ils] sont […] réunis pour semer le doute dans l’esprit du lecteur, qui devra éventuellement décider du sens à donner à la dernière scène de cette histoire de chapeau et d’écrivains fantastiques.»

En somme, vous l’aurez compris, je n’ai rien de négatif à dire à propos de cette recrue. Très peu de romans absurdes sont publiés aujourd’hui au Québec. Le chapeau de Kafka, qui frôle ce pan de la littérature pour parfois s’y jeter, quatrième de couverture première, m’a rappelé le plaisir que pouvait me procurer ce type d’écriture. Pour son talent, à mon avis incontestable, à diriger les mots et leurs sens, de même que les chapitres et leurs mouvements,  Patrice Martin n’aura aucun mal à faire sa place dans les rayons des libraires québécois. Vous ne trouverez donc pas surprenant que je vous invite à découvrir son premier roman et à espérer, comme moi, qu’il en fasse naître un deuxième. Bonne lecture!


Quatrième de couverture

Trois récits principaux, mais aussi plusieurs autres, s’emboîtent à la façon de poupées gigognes et s’interpellent. Dans le premier chapitre du roman, P., un employé chargé de récupérer le chapeau de Kafka, se voit confronté à de nombreuses embûches: un ascenseur déréglé, des fonctionnaires rigides, des écriteaux aux messages ambigus, voire mensongers, un cadavre aussi imprévu qu’encombrant. Dans le deuxième chapitre, un écrivain rêve de croiser Paul Auster dans Brooklyn. Dans le troisième, Kafka, Borges et Calvino se racontent des histoires durant le trajet en auto qui les mène à un colloque portant sur l’écrivain comme personnage. Un roman intelligent et drôle.


Citations et extraits

« Là où les chiffres ne peuvent que représenter des concepts (quantité, hauteur, poids, etc.), les mots peuvent représenter les choses en soi.»

« Mais chez l’humain, la raison et l’intuition servent de contrepoids et empêchent, tour à tour, la domination de l’une ou de l’autre de ces manières de lire le monde. Quand l’intuition suggère une démarche ou une façon d’appréhender une situation quelconque, la raison se lève d’un bond et exige des comptes.»

« Est-ce qu’elle aussi a oublié de remplacer une quelconque lettre tombée à la suite d’une tempête amoureuse ou familiale ? A comme dans ambition ? B comme dans bravoure ? C comme dans courage ? C’est tout un alphabet qui manque à l’appel, se dit-elle alors que des larmes lui montent aux yeux.»

« Si j’avais à évaluer les pertes annuelles en Calvino, je m’en remettrais à des méthodes de collecte de données reconnues, non pas à des anecdotes personnelles. Par exemple, il faudrait déterminer, dans un premier temps, combien de Calvino sont en circulation de par le monde. […] Deuxièmement, il serait utile de répartir ces Calvino par pays ou, selon le cas, par composante régionale, et de calculer le taux de croissance de son œuvre. […]  Ces données pourraient ensuite être comparées aux rapports des différents postes de police, ces derniers représentant ni plus ni moins la liste officielle des pertes de Calvino enregistrées annuellement. Une telle étude, selon moi, permettrait non seulement de donner l’heure juste en ce qui a trait aux pertes réelles de Calvino, mais pourrait éventuellement mener à l’adoption de mesures législatives ayant pour but de mettre un terme à une situation devenue inacceptable.»

« Ces trois hommes n’ont jamais voyagé entre New York et Montréal dans une même voiture. Ils sont là pour nous rappeler que les mots peuvent faire des choses extraordinaires : inventer des mondes où morts et vivants se côtoient ; créer un personnage dont les traits font penser à un auteur, lui-même mi-homme, mi-personnage ; faire en sorte que se côtoient sur la page des écrivains ne s’étant jamais rencontrés dans la réalité. Ces trois hommes sont également réunis pour semer le doute dans l’esprit du lecteur, qui devra éventuellement décider du sens à donner à la dernière scène de cette histoire de chapeau et d’écrivains fantastiques.»

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Cette critique est aussi publiée sur La Recrue du mois, blogue qui, tous les 15 du mois, fait découvrir le premier roman d'un auteur québécois! Allez y lire les autres critiques de ce livre!

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