Le Chef-d’œuvre

Publié le par Maxime Jobin

Livre québécois
Auteur
: Sébastien Filiatrault
Note : 8/10
Parution : 2008
Nombre de pages : 250 pages

Présentation de l'auteur

Sébastien Filiatrault est né en 1978. Le Chef-d'œuvre est son premier roman. Titulaire d'un baccalauréat en science politique, il a publié en 2004 un essai intitulé Génération idéaliste.

Commentaire

« Le choix est clair comme de l’eau de roche, je ne serai pas un simple passager, je marquerai mon époque de ma plume assassine.» C’est dans cet état d’esprit que le narrateur, ayant en tête d’écrire le chef-d’œuvre littéraire des temps modernes, se lancera dans un processus d’autodestruction volontaire, en fuyant la lumière du jour et en se vautrant dans la dépression hivernale. Car selon lui, pour devenir le Baudelaire québécois des années 2000, il faut absolument souffrir. Il se rendra toutefois compte qu’il ne s’agit pas d’une tâche aussi facile qu’il ne l’aurait cru. L’aspirant-suicidaire se butera à des difficultés non prévues, parmi lesquelles la présence autour de lui d’amis et d’amours qui, sans cesse, le remonteront à la surface. Zoé, une escorte payée pour l’aimer puis le quitter, mais dont il tombera amoureux, le Rital, son ami épicurien, refusant de le laisser sombrer, Ernest, son chat, ou encore Violette et sa petite-fille, deux purs étrangers qu’il apprendra rapidement à connaître et à aimer. Avec tous ces êtres gravitant autour de son monde qu’il voudrait noir, il devra se battre pour empêcher que de minces filets de lumière se placent entre lui et sa cible : dépérir pour écrire.
 
Malgré quelques boutades sur les problèmes sociaux - «Parce qu’on n’est plus des citoyens, il faut bien le dire, on est des consommateurs classés en pouvoir d’achat. » - le roman de Filiatrault est avant tout comique. Et c’est ce qui, pour moi, l’aura sauvé. Bien que l’idée de départ soit ingénieuse – il faut bien avouer que la vision des grands écrivains qu’a le narrateur, même si quelque peu extrémiste, vaut la peine d’être explorée -, j’ai trouvé qu’elle prenait beaucoup de temps à démarrer. Trop de pages à lire le personnage principal souhaiter sa déchéance, expliquer son but, rechercher des façons d’y arriver. Trop de temps avant que l’extérieur prenne sa place, trop de déblatérage intérieur avant de percevoir l’entourage. Heureusement, la situation s’améliore de pages en pages, avec l’arrivée de nouveaux personnages, mais l’aspect humoristique du livre reste à mon avis essentiel pour l’intérêt du lecteur.

Les jeux de mots, en particuliers. L’auteur a un véritable talent dans le domaine et a su en faire profiter avantageusement son roman. En utilisant l’ironie, les double-sens et l’absurde, Sébastien Filiatrault réussi à nous faire rire un nombre incalculable de fois sur des sujets qui ne sont pourtant pas toujours si drôles. « Je m’en contenterai, parce que je ne suis pas difficile et que surtout je n’ai pas le choix du président.», «Je n’ai pas la langue de bois dans ma poche.», «Je ne suis pas piqué des vers solitaires.», «Petit train-train quotidien va loin.», «Je me suis levé avec une gueule de bois non traité.». Et ce ne sont là que quelques exemples pris hors contextes parmi tant d’autres.

Sinon, outres les plaisanteries, les personnages sont tout de même intéressants, attachants. Même le narrateur qui ne fait pourtant rien pour l’être. Le Rital a plus particulièrement capté mon attention, car j’y ai vu l’antithèse du narrateur et j’ai compris qu’il serait son empêcheur de tourner en rond. L’hédoniste versus l’écrivain misérable, créant ainsi une remarquable dynamique entre les personnages. Que ce soit volontaire ou non de la part de l’auteur, c’était une idée brillante.

En bref, je pense qu’il ne faut pas s’attendre à un chef-d’œuvre en lisant Le Chef-d’œuvre – l’auteur le dit lui-même -, mais plutôt à passer quelques bons moments à rire. Et puisque c’était le but de Sébastien Filiatrault, alors je dis « mission accomplie »!

Quatrième de couverture

Aspirant à rejoindre les rangs des grands de la littérature, un jeune homme entame un processus de quête du malheur, une longue démarche d’autodestruction créative. Pour réaliser son chef-d’œuvre, il a plusieurs choix : être fêlé comme Nelligan, suicidé comme Aquin ou fumé à l’opium comme Baudelaire.

Tout sauf ce bonheur moderne et improductif, état de grâce réservé aux non-écrivains de ce monde. Entouré de son fidel ami le Rital, l’hédoniste italien, et de Zoé, l’actrice en herbe, il rencontrera sur son parcours vers l’abîme Petite Fleur, la jolie poétesse, et Violette, la libraire sorcière.

C’est la guerre au bonheur bourgeois, la résistance à ce monde capitaliste « qui nous tient en liesse ». Tous les moyens sont bons pour aspirer au génie, et la fin justifie les moyens. Cette quête lui permettra-t-elle d’écrire un de ces chefs-d’œuvre « comme il ne s’en fait plus » ?

Citations et extraits

" Nous habitons le seul pays où parler de nous devient discriminatoire pour ceux qui refusent d’en faire partie. "

" Rien à dire, la journée est plate comme le Terre l’était avant que Galilée l’arrondisse. Ou plutôt Copernic, mais c’est l’autre qui a récolté le crédit. "

" Avertissement de Santé Canada : la fumée du pot peut mener à un trip de bouffe dévastateur pour votre épicerie de la semaine. "

" Les gens à l’extérieur émanaient tellement le bien-être et la joie de vivre qu’on se serait cru dans une pub de Tampax, à l’heure des menstruations généralisées."

" Parce que le cinéma maintenant ça coûte les yeux de la tête, ce qui n’est pas très pratique pour regarder un film."

" Parce qu’on n’est plus des citoyens, il faut bien le dire, on est des consommateurs classés en pouvoir d’achat. Et la démocratie, c’est d’avoir le choix d’acheter ce qu’on veut."

" Arrivés à la clinique, le cœur de Zoé battait à cent milles à l’heure dans une courbe de quatre-vingt-dix-degrés."

" Les Anglais sont tout partout et ce n’est pas feng-shui."

" On dit non-voyants pour aveugles, pertes collatérales pour massacres de civils, minorités visibles pour noirs ou autres couleurs flamboyantes, personnes à mobilité réduite pour handicapés et ainsi de suite jusqu’à ce que le monde ne nous semble pas si mal. On embellit comme ça afin de ne plus voir les atrocités et inégalités du monde […] Je ne suis plus un chômeur, je suis une personne en voie de travailler, il n’est plus muet, il est en voie de parler, elle n’est plus un demi-humain, la Femme, elle est en voie d’en être un à temps plein à salaire égal. Nous ne sommes pas aveugles devant les injustices de cette société, nous sommes en voie de nous fermer les yeux. "

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Cette critique est aussi publiée sur La Recrue du mois, blogue qui, tous les 15 du mois, fait découvrir le premier roman d'un auteur québécois! Allez y lire les autres critiques de ce livre!

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