Dépossédé

Publié le par Maxime Jobin

« J'étais un enfant dépossédé du monde. » Je n'ai jamais vraiment su pourquoi. Il semble qu'avant même ma naissance, un être quelconque ait scellé mon destin. Qu'il l'ait couvert d'un papier complètement opaque, ficelé avec une corde provenant d'un autre monde. Peut-être un ange avec l'un de ses cheveux ou alors mon inconnue de mère avec ses propres mains. Peut-être un ancêtre avec son âme. Peut-être même Dieu avec son incessante injustice. Quoiqu'il en soit, le monde ne m'a jamais appartenu, ne m'a jamais accueilli. Au contraire, j'ai plutôt l'impression que, lors de mon expulsion - car je ne me fais pas d'idée, ce n'était rien de plus - tout s'est mis en branle pour me pourrir l'existence. Pour que jamais en ce bas monde je ne puisse connaître la joie, ce que je peux identifier dans les larmes de rire d'une enfant, mais que j'ai peine à ressentir. Pour qu'on m'oublie, m'ignore, m'efface. Pour que je me délaye dans les couleurs de ma pâle existence.

Rien n'a changé aujourd'hui. Je n'ai aucun passé. Encore pire, aucun présent. Je fais partie de ceux qui n'ont toujours pas trouvé le sens de tout ça, de ce grand cirque humain. Je me suis suicidé plusieurs fois, mais la vie s'acharne sur moi : elle veut me rappeler qu'elle existe, tout en me signifiant qu'elle ne m'a pas mis ici pour rien. Pourtant, aucun but ne semble m'avoir été attribué. Les ponts, les lames de rasoir, les pilules... j'ai tout essayé. Rien n'y fait. J'aurais un accident de voiture que je n'aurais aucune égratignure. 

Vraiment la vie me déteste. Non, pas la vie. La vie est une invention de l'homme. Mais quelque chose me voue une haine sans limite, c'est évident, pour me garder vivant pendant 25 ans. Vingt-cinq ans de pure torture, vingt-cinq ans de délire, à ne pas savoir où aller, quoi faire, comment le faire, qui être. Où, comment, quand, pourquoi : quatre mots qui ne résonnent pas, ne répondent pas. Surtout le dernier. 

Je ne sais pas quelle jambe avancer en premier. J'ignore quels mots utiliser pour parler. Je ne sais pas quel geste veut dire quoi, de quel regard répondre. J'ignore totalement ce que sont les rouges, verts, jaunes, mauves... je ne perçois que les teintes de gris, du blanc sale au noir de suie. Je ne sais pas comment se prend un miroir, un vase, une lampe. Je ne sais pas comment se lave une tache. Je me méprends toujours entre une robe et une jupe, entre ma main gauche et ma main droite. J'oublie mon nom lorsqu'on me le demande, j'omets de l'écrire sur les formulaires. J'ai peur de l'eau, du noir et des autres. J'ai peur de moi. Les odeurs et les sons, les images, goûts et textures ne m'atteignent pas. Mon corps n'est pas le mien, je ne le possède pas, car je ne possède rien. Je suis le néant sans l'immensité, je suis une âme morte sans l'éternité.

Je suis un être chétif dépossédé du monde. Quelqu'un peut me dire où aller?

Ce texte provient d'un exercice de 5 minutes fait en cours de Littérature Québécoise : écrire une histoire à partir d'une phrase. Cette phrase provient de Le Torrent de Anne Hébert.

Publié dans Écriture

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Christine 23/04/2009 22:10

J'aime ce déchirement, cette profondeur qui nous balance entre clair-obscur et dérision...l'écriture est le signe de notre pensée, le retranscrire avec autant de justesse, nous redire que l'existence est une fille de joie qui ne nous nique pas toujours en beauté....c'est être vrai, dépossédé de tout pathos...alors, être chétif ? je n'en suis pas si certaine...mais homme de l'être, très probablement...

Lorsque s'écarte la déchirure
Y jeter le néant
Comme un premier mot nu de page vierge
Aux accents d'indicible anéantissement

Je reviendrai vers vos mots, merci pour ce beau partage !
Christine

Maxime Jobin 24/04/2009 09:58


Merci aussi pour cette belle strophe. :)


René 16/03/2008 10:44

Wow! belle composition.Continue ton beau travail mon homme.
René xxxx