«Je ne suis pas de » celles « qui clouent des oiseaux aux érables, mais j'en ai une folle envie. » Comme je peux aussi avoir envie de me promener en robe taffeta en plein
centre-ville ou de coller des billets de cinq dollars sur les feuilles d'un arbre, juste pour la beauté de l'ironie. Ou des gaufres, pour l'image. Mais ça, ce n'est pas moi. Non. Moi, je suis la
ligne comme une funambule. Une funambule qui aimerait tant perdre pied et ouvrir les yeux vers le ciel, les os en bouilli, mais bien vivante.
Mais être vivante, je n'y arrive pas. Le carcan de la société s'est intégré en moi. Je suis possédée d'idées absurdes telle l'importance d'être parfaite en tout temps, un véritable boulet de
l'esprit et du corps. La performance, toujours, plus vite et mieux. Je suis une zombie, je participe à la longue procédure de la vie construite par mes prédécesseurs et qui consiste en une longue
file où tout le monde se suit à la queue leu-leu. Un monde où le moindre faux pas provoque l'hystérie générale et où le plus petit cil de travers se voit coupé, blanchi, reteint et allongé à sa
taille réglementaire. Je fais partie de cet univers par défaut. Je suis né dans une case et je n'ai pas le droit d'en sortir.
Pourtant, je sais que je m'illusionne. Je sais que ce devoir n'existe pas, qu'il n'est qu'une invention de l'imaginaire collectif. Je pourrais sortir de la File et contempler toutes les
possibilités qui s'offrent à moi, toutes les couleurs et les pensées nouvelles. J'ai le pouvoir de dire non à tout cela, de retenir la main de celui qui, derrière moi dans la File, aggripe
violemment mon menton pour m'empêcher de voir, m'empêcher de dévier des autres, replaçant ma tête, bien droite, dans l'angle de tous les autres, lorsque j'ose regarder du coin de l'œil autre
chose que la ligne infinie formée par notre grande chaîne humaine.
Je pourrais, si j'en avais le courage, me lever un matin et étendre un truc rempli de sucre et de cholestérol sur ma "toast" et ainsi faire honte à toute ma famille en défiant la tradition ultime
de ne surtout pas vivre pleinement, de se contrôler, de contrôler la vie et ses substituts. Il me serait également possible de ramener chez moi, chaque nuit, un homme rencontré par hasard dans un
bar, d'en faire le compte dans un calepin et d'en rire, parce que c'est tellement futile mais si amusant. Je pourrais dormir dans un vrai lit de bois, dehors, au beau milieu de la terrasse du
voisin. Je pourrais me faire livrer 401 fleurs de lys pour le 400ème de Québec et en remplir le moindre recoin de l'appartement de Richard, mon ami fédéraliste d'Outremont. Chanter avec ma voix
de démone, me coucher tard, ne jamais avoir d'enfants, ignorer les appels de ma mère, me creuser un trou dans le divan et ne plus en sortir avant la fin de l'hiver. Je pourrais arrêter de
détester l'hiver.
Sauf que le courage n'est pas sur ma liste. Chaque matin, je me fais la même réflexion, assise dans mon lit, la tête sous l'oreiller. Je sais très bien que, défaite comme à chaque réveil, je vais
refouler tout jusqu'au lendemain, même heure, où, trop lucide, je réfléchirai de nouveau à sortir de la File. Pourtant, je préfèrerai encore appuyer sur "Snooze", plutôt que d'exploser l'appareil
nuisible avec la carabine de mon grand-père et d'enfin embrasser mon vrai destin, celui que personne n'a tracé à ma place. Je choisirai le café au lieu de la vodka, le beurre léger au lieu du
Nutella.
Et dès que je mettrai un pas à l'extérieur de chez moi, j'entrerai de nouveau dans la File. Je vous saluerai, vous ferez de même, ce sera normal. Ce sera éternellement normal.
Ce texte provient d'un exercice de 5 minutes fait en cours de Littérature Québécoise : écrire une histoire à partir d'une phrase. Cette phrase provient de J. Godbout.
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